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Qui était le Seigneur Hector ?

Il semble que la nature et la grâce avaient réuni dans cet homme tout ce qui peut rendre un cavalier parfait. Il avait la taille haute et bien prise, le tour du visage agréable, le corps nerveux et robuste, l'esprit vif, le discernement fin, le cœur noble vaillant et martial et, ce qui fait le comble de sa gloire, il était irréprochable dans ses mœurs, sage et modéré dans sa conduite, très zélé en tout ce qui concernait le culte de Dieu et très ponctuel aux exercices de la religion chrétienne.

Il avait environ 42 ans quand la sainte image fut apportée chez lui, de la manière que nous l'avons dit. Entre plusieurs terres de bon revenu qui lui appartenaient, il avait choisi pour sa demeure le petit hameau de Tongre, soit pour la pureté de l'air, soit, comme il est assez probable, pour y vivre plus tranquillement durant les troubles des guerres qui s'étaient excitées dans la Flandre sa patrie.

Mais comme il n'y avait point de condition humaine dans ce monde, quelque heureuse qu'elle apparaisse, qui le soit parfaitement et que, souvent, par les secrets ressorts de la divine Providence, les justes sont exposés aux épreuves les plus rudes de l'affliction, notre Hector n'en fut pas exempt.

Une étrange et fâcheuse maladie, qui lui était survenue l'année 1077, lui avait causé la perte de la vue et, pour surcroît des peines de son aveuglement, sa chère épouse ne tarda guère après, de lui être enlevée. Il en avait retenu deux filles, dont l'aînée s'était mariée avec le seigneur Pierre de Beloeil et on solennisait les fiançailles de la seconde avec le seigneur de Ghistelles, au temps du merveilleux transport de la sainte image de la Vierge en son jardin.

La révélation.

Tandis que messire Hector passait doucement ses jours et vivait en repos à Tongre, parmi les exercices des plus nobles vertus et toujours animé de cette belle espérance, la guerre s'alluma entre les Français et les Flamands. Et voici, durant la nuit, qu'un ange vint avertir cet illustre aveugle de se disposer au plus tôt à prendre les armes pour le roi de France Philippe Ier, qui avait assis son camp entre Lille et Tournai.

Hector ne fut pas peu surpris de cette vision et il ne savait que s'imaginer de ce commandement si précis. Il demeura sans dormir le reste de la nuit, rêvant sur cette apparition : quoi, se disait-il à soi-même, je dois prendre les armes pour le roi de France et embrasser son parti contre mon parent ? Je dois me mettre à la tête des troupes et les conduire, moi qui ai besoin du secours d'autrui pour conduire mes pas ? Il eût pris, en effet, tout cela pour un songe et pour une rêverie nocturne, si l'ange du Seigneur ne lui eut réitéré le même ordre deux et trois fois de la part de sa dame et maîtresse.

Il connut encore plus clairement qu'il devait se soumettre à ces ordres réitérés du ciel, lors qu'entendant la messe dans la chapelle de la Vierge, il se sentit tout à coup emporté d'un nouvel et si extraordinaire excès de dévotion qu'il était comme hors de lui-même et Dieu, en cette occasion, lui fit voir en esprit la sainte image de Marie, ce qui fit naître dans son cœur des délicieux mouvements d'une inexplicable joie et il fût tellement confirmé dans la résolution de suivre ces inspirations du ciel qu'il ne songea plus qu'à exécuter ce que Dieu voulait de lui. Il donna avis de ce dessein à ses parents et amis, sans leur manifester cependant en faveur duquel des deux partis il se déclarerait.

Tous se firent un point d'honneur de se joindre au seigneur Hector, particulièrement les seigneurs de Belœil, son gendre, les seigneurs de Huissignies, de Ladeuze, de la Hamaide, de Quiévrain et plusieurs autres gentilshommes de marque.

En route à la suite du roi de France.

Urbain II prêchant la croisade à Clermont en présence du roi de France Philipe 1er .

Les comtes de Namur et de Saint-Paul furent étonnés de la résolution que leur parent avait prise, ils lui envoyèrent néanmoins de belles et bonnes troupes avec le pouvoir d'en disposer comme il trouverait convenir. L'histoire nous apprend qu'elles montaient jusqu'au nombre de quatorze mille hommes, entre lesquels il y avait deux cents archers destinés pour la garde du corps du général, qui voulut, avant que de se mettre en campagne, que tous ses drapeaux et ses étendards fussent marqués d'une croix blanche.

Le 23 de juin de l'année 1090, qui était un samedi, Hector, dès le point du jour, fit marcher son armée vers Tournai et se mit à la tête. Le roi de France, qui était alors dans sa tente, connu par révélation qu'Hector était parti pour venir à son secours et il eut à même temps une assurance de la victoire future, si bien fondée qu'il se détermina d'attaquer l'ennemi, contre l'avis de son conseil qui l'avait détourné le jour précédent, par des raisons très judicieuses et très fortes, de risquer la bataille.

Hector arriva à Tournai sur les dix heures du matin. Le peuple lui fit la réception du monde la plus honorable et envoya d'abord des exprès au roi Philippe pour lui porter la nouvelle de l'arrivée de ces troupes et de leur conducteur.

Philippe, extrêmement joyeux de ce que le ciel confirmait ce qu'il lui avait révélé, pour témoigner l'estime qu'il faisait de ce brave seigneur, alla au devant de lui plus de demi lieue, avec douze de ceux de la cour qui avaient le plus de part à la confidence.

Hector, averti que le roi lui parlait, se jeta promptement hors de sa litière et se prosterna aux pieds de sa majesté qui lui prit la main, le pria de se lever et de monter à cheval pour se rendre de compagnie à l'armée et pour s'entretenir en secret de certaines choses qu'il n'aimait pas d'être rendues publiques.

Les entretiens qu'ils eurent entre eux seuls sur cette matière durèrent jusqu’ à environ quatre heures après-midi.

Hector retrouve la lumière, la victoire n'est plus très loin.

Urbain II prêchant la croisade à Clermont en présence du roi de France Philipe 1er .

Le dimanche 24 de juin et jour dédié à la vénération de saint Jean-Baptiste, les armées se trouvant, dès le matin, à portée de flèche et sur le point d'en venir aux mains, Hector voulut, avant de s'engager au combat, adresser sa prière à la mère du Seigneur. Il se fit, à ce sujet, tourner le visage du côté de Tongre pour saluer, tout éloigné qu'il en était, sa chère dame et lui recommander le succès de la bataille qu'il allait livrer aux Flamands par ses ordres et sous ses auspices. A peine eut-il commencé sa prière qu'en présence du roi, de la noblesse et de toute l'armée, il reçut l'usage de ses yeux et recouvra la vue aussi parfaitement que si jamais il ne l'eut perdue ou qu'il n'eut pas ressenti la moindre atteinte du mal.

Ce miracle, si évident et fait en présence de cette auguste assemblée, inspira une vigueur extraordinaire au roi, à Hector et à toute leur armée, dont le courage s'enflamma tellement durant le choc que l'ennemi n'en put soutenir longtemps la bravoure : il perdit presque d'abord la bataille et fut mis tout à fait en déroute.

Après cette grande victoire, le roi et messire Hector se rendirent à Tournai, et ce fût là que celui-ci entretint si agréablement ce prince des miraculeux transports de l'image de Notre-Dame dans son jardin de Tongre qu'il lui fit naître le désir et former le dessein de la visiter en personne. Il ne différa pas de l'exécuter : il se rendit le 29 de juin à Ath et le lendemain à Tongre, avec toute sa cour, pour y révérer la mère du Seigneur dans son admirable image, laissant ainsi la majesté royale aux pieds de l'autel de Marie exposée dans une chétive chapelle de la campagne.

Philippe, roi de France,à Tongre Notre-Dame.

La meunière de Huissignies, emportée de la curiosité naturelle aux personnes de son sexe, était venue à Tongre pour voir ce prince et Hector nouvellement éclairé et, n'ayant pas, dans cette rencontre, toute la précaution qu'elle eût dû avoir, elle s'engagea témérairement au milieu de la presse et de la foule des courtisans et des gardes à cheval qui escortaient sa majesté, elle fut renversée par terre, froissée et écrasée sous les pieds des chevaux. On porta son corps, privé de sentiments et tout meurtri qu'il était, à la sainte chapelle pendant l'heure que le roi y entendait la messe. A peine y fut-il porté qu'il reçut la vie, ses pieds, ses mains et autres membres disloqués et brisés furent remis en leur entier et elle fut rétablie en parfaite santé.

Philippe ne se retira de Tongre qu'après y avoir laissé des éclatantes marques de sa tendre dévotion et de sa royale générosité envers la mère de Dieu par les riches présents qu'il lui fit : il lui offrit encore sa cotte d'armes parsemée de fleurs de lis d'or, qu'il avait portée au jour de la bataille, en quoi plusieurs grands seigneurs de sa suite l'imitèrent.

Le seigneur Hector préfère la vie pieuse à la cour de France.

Ce puissant roi eut toujours une singulière reconnaissance des bons offices que lui avait rendus messire Hector, il l'aima tendrement et il l'eût avancé aux premiers emplois de la monarchie, tels que maître de sa maison et de grand maréchal de France, si ce vertueux seigneur n'eut préféré l'humilité chrétienne, la vie tranquille et ses exercices de piété aux grands honneurs et aux inquiétudes inséparables de la cour, où jamais il ne se voulut engagé.

Quelque temps après le recouvrement de sa vue, il épousa, en secondes noces, madame Marguerite d'Antoing, dont il eut un fils et une fille. Il mourut enfin au même bourg d'Antoing, plein de jours et de mérites.

La femme ne lui survécut que trois ans et choisit sa sépulture auprès de la sienne, dans la chapelle de Notre-Dame de Tongre. La maison du curé de ce lieu est bâtie sur les ruines du château de ce seigneur, où il y a encore à présent une cave très bien voûtée, qu'on nomme par tradition la cave Hector.